Elle et moi, on pouvait difficilement partir sur une plus mauvaise base. Nous nous sommes croisées sur un forum américain, et le moins qu'on puisse dire c'est que nous n'étions d'accord sur rien, mais alors rien de rien, à commencer par la religion.
Seulement voilà, nous étions intéressées par un même projet, nous nous y sommes inscrites, et il était de bon ton de se parler entre participantes. Après un 1er message où elle m'a carrément enguirlandée, je me suis dit que ouille ça allait être vraiment difficile. Le temps a passé, on se "parlait" de façon assez laconique, pourtant une passion commune pour les loisirs créatifs faisait que je la croisais et recroisais. Un jour elle a eu besoin d'un patron, je le lui ai envoyé, sans rien demander en échange. Elle m'a envoyé du fil, comme ça, un jour où j'expliquais comme c'était cher ici. A l'époque on se parlait peu par internet, et de + en plus pourtant par la poste. Les échanges épistolaires ont une vertu : contrairement au web où les mots sortent très vite, comme ils viennent, là on se relit, on prend le temps, on peut encore changer d'avis jusqu'au moment où l'enveloppe est dans la boite.
Et puis un jour ma vie est partie en vrac, et la sienne un peu aussi, en même temps ou presque. Au fil du temps nous nous sommes parlé bien d'avantage, on a quitté la sphère créative pour parler aussi de notre vie de tous les jours, de notre vie privée, j'ai démonté quelques clichés à propos de la France, où dans l'imaginaire américain tout le monde vit à Paris dans de jolies petites maisons, à croire que toutes sont sur les Champs Elysées qui sont un grand champ de fleurs....non, nous n'avons pas toutes un caniche et nous ne sommes pas toutes de ravissantes gravures de mode non plus. De même que la baguette et le camembert, ce n'est plus vraiment ça non plus. On a beaucoup ri, elle m'a aussi dézingué quelques clichés sur l'Amérique. On a appris à se connaître, à s'apprécier. Pourtant nous sommes toujours en total désaccord sur des tas de choses, et ça ne changera jamais. Nous sommes juste devenues de bonnes copines, malgré tout, ce que les gens ne comprennaient absolument pas. On peut parler de presque tout, il est rare que je croise quelqu'un avec qui je peux parler dans le même message de musique, de cinéma, de livres, de loisirs créatifs, du prix du litre de lait, et même des tatouages. Nous nous sommes aussi découvert un intérêt commun pour les poupées bizarres.
Et puis le temps a passé, et nous avons chacune vécu des choses difficiles, c'est étonnant de voir comme à 6.600km nos vies se sont déroulées en parallèle presque parfait. Nous nous sommes confiées, rapprochées, nous avons pris le temps de construire l'amitié la plus atypique qui soit. Nous continuons à nous écrire, chaque semaine, et désormais à papoter par le biais de Pinterest. Elle n'a plus les moyens de m'envoyer quoi que ce soit, mais j'ai conservé mon petit rituel, 2 fois par an je lui envoie une petite enveloppe ou un petit colis, avec de quoi satisfaire son appétit créatif, ou de quoi se faire belle, parce qu'elle n'a plus trop les moyens pour ça non plus, ou des petites choses pour sa dernière fille. Elle compose de son mieux avec une vie bancale, tout aussi bancale et insupportable que la mienne.
Parfois elle me fait de la peine, je ne crois pas qu'elle s'en rende compte, comme la fois où elle m'a dit s'inquiéter tellement pour l'avenir, qu'elle risque d'avoir très sombre, et que je lui ai proposé de venir vivre chez moi. Etre amie avec une fille bizarre dans mon genre ça a plein d'inconvénients, mais aussi quelques avantages (quand même, il faut bien compenser !) : jamais je ne laisserai un de mes amis à la rue. Jamais. Pourtant elle a décliné mon offre, de façon assez rude. J'ai eu de la peine, mais je ne lui en veux pas. J'ai décidé qu'elle a certainement ses raisons, qu'elles sont forcément excellentes, et je n'ai plus dans ma vie de place pour les blessures d'amour propre ou les questionnements inutiles. Notre amitié est plus importante que ça. Elle ne m'en veut pas de mes silences, quand je ne vais pas bien, je ne vais pas lui en vouloir pour une broutille
Elle ne m'a jamais envoyé sa photo, mais je ne renonce pas à lui en faire envoyer une, elle est la seule personne dont la case est restée vide sur mon tableau des gens que j'aime, ça me chagrine... je n'ai pas dit mon dernier mot :-)
Dans une semaine et demi, ça fera 12 ans que nous nous sommes rencontrées. Je sais qu'elle n'a pas gardé trace de la date. Je garde une trace de toutes les dates. Je dois être la seule tarée au monde à souhaiter aux gens leur fête, parfois quand je le sais les anniversaires, fêtes et autres dates importantes de leurs conjoints, leurs enfants, les anniversaires de mariages ... Je me souviens surtout parfaitement de la 1ère fois où j'ai parlé avec chacun de mes copains/amis. Je sais que les gens s'en fichent royalement, et de la date et du fait que moi je m'en souvienne, mais ça ne fait rien. M'en souvenir, même toute seule, c'est important pour moi. Alors comme elle va zapper mon anniversaire, parce qu'elle ne s'en souviendra pas tout simplement, je ne vais pas la mettre mal à l'aise avec le rappel de la date de notre rencontre. Mais je vais quand même lui envoyer une petite enveloppe, sans en mentionner la raison. Moi je saurai, et ça me suffit. J'ai encore quelques jours pour agrémenter un peu mon envoi, je vais lui rajouter quelques trésors créatifs accumulés au fil du temps. J'espère que faute de pouvoir réellement célébrer nos 12 ans d'amitié, ça lui fera plaisir et lui remontera un peu le moral. Ce ne sera pas aussi volumineux et joli que le grand patchwork envoyé pour nos 10 ans d'amitié, je ne savais pas s'il lui avait vraiment plu, mais il y a quelques temps elle a eu énormément de peine, s'est sentie très seule, et m'a dit dans un message qu'enroulée dans mon plaid elle s'était sentie réconfortée. C'est le plus joli merci que je pouvais avoir. Comme je le disais, je n'ai plus beaucoup d'amis, mais ceux que j'ai, j'y tiens, et pas qu'un peu
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